Vendredi 4 janvier 2008 5 04 /01 /Jan /2008 12:08

L'un, Christian Bourgois, reste dans les médias comme l'éditeur courageux des Versets sataniques de Salman Rushdie. Nous autres algériens, on se souviendra aussi qu'il publia le premier recueil de poésie de Malek Alloula, Villes et autres lieux en 1979 et que celui-ci en fut un proche collaborateur depuis 1969. L'autre, Julien Gracq incarne pour tous ceux qui ont à cœur la question de l'absolu de la littérature – c'est-à-dire de ce qui arrive à faire sens dans le chaos et le désordre du monde –, la fin insoutenable d'une certaine époque. Tous deux, figures tutélaires des lettres françaises – au même titre que Maurice Blanchot, Claude Simon ou Maurice Nadeau – furent exemplaires d'un certain rapport au monde.

Christian Bourgois, né en 1933 dans le sud de la France, après des études de sciences politiques abandonne une carrière dans l'administration pour se lancer à la fin des années 50 dans l'édition parisienne. Il dirige un temps les Éditions Julliard avant de fonder sa propre maison d'édition en 1966. Dès lors, s'ouvre un des plus beaux chapitres de l'édition mondiale. Que l'on songe : en près de quarante ans d'édition, d'abord au sein des Presses de la Cité puis à partir de 1992 en toute indépendance, mais aussi dans la fameuse collection de poche 10/18 qu'il dirigea de 1968 à 1992, Christian Bourgois construisit l'un des plus prestigieux catalogues littéraires. Un modèle du genre. De Boris Vian à Fernando Pessoa, de William Bouroughs jusqu'à Jim Harrisson, de Hanif Kureishi jusqu'à Toni Morrison, il fit preuve d'une rare assurance littéraire, qui mêla intelligence et goût, exigence et audace. Christian Bourgois eut aussi un flair incroyable avec la publication entêtée de l'œuvre de J.R.R Tolkien, l'auteur du fameux Le seigneur des anneaux qu'il imposa au fil des années, malgré les échecs du début et qui assura au final la pérennité de sa maison d'édition.
D'un abord austère, voir froid, d'une élégance discrète, abrité derrière des lunettes à fortes montures, il assuma personnellement tout au long de sa vie la variété de ses choix éditoriaux qu'il unifia sous la marque de ses livres, reconnaissables entre tous par leur format et le graphisme élégant des couvertures. Christian Bourgois magnifia la raison d'être de son métier : être un passeur de son temps.

« La dernière très forte impression de lecture que j'ai ressentie m'a été causée, il y a sept ou huit ans, par Le Seigneur des Anneaux, où la vertu romanesque resurgissait intacte et neuve dans un domaine complètement inattendu. » écrivait Julien Gracq à propos de Tolkien. Comme un écho complice et amusé à Christian Bourgois.Né en 1910, Julien Gracq fut un seigneur des lettres. Agrégé d'histoire et de géographie, son oeuvre, presque secrète, exigeante, d'un magnifique classicisme que venait heurter de subtils échappées fantastiques ou surréalistes, son oeuvre refléta donc le mouvement chaotique du vingtième siècle. Une oeuvre étonnamment réduite aussi, à peine quatre romans, un recueil de nouvelles et quelques ouvrages d'introspection littéraire ou de divagations paysagères et urbaines dans des villes qui comptèrent pour lui, comme son extraordinaire La forme d'une ville consacré à la ville de Nantes où il étudia, la ville de Jules Verne, un de ses maîtres.Julien Gracq cultiva tout au long de sa vie un rapport au monde à la fois engagé et distancié. Proche des surréalistes à ses débuts, témoin privilégié de la deuxième guerre mondiale, ses romans – notamment Un balcon en forêt – traduisent une inquiétude fondamentale face au mystère du monde où la tragédie des hommes s'incarne dans une atmosphère étrange presque fantastique. A l'instar de Claude Simon, son exact contemporain, son écriture mêle cette conscience douloureuse des enjeux d'une époque et le travail laborieux, incessant, nocturne et joyeux sur la langue, les mots, l'imaginaire. Mais Julien Gracq, comme Christian Bourgois cultiva une distance au monde fascinante. En 1950, dans un court et percutant essai, La littérature à l'estomac, il attaquait violemment le jeu des prix littéraire et la comédie humaine de l'édition parisienne, il dénonçait le règne du paraître dans un monde et une époque où l'on traque ce que disent les écrivains, comment ils s'habillent, comment ils mangent plutôt que ce qu'ils écrivent. L'auteur plutôt que l'œuvre, la pose plutôt que l'être. Fuyant les honneurs et la gloire factice du milieu littéraire, Julien Gracq – ironie de l'histoire – se voit attribuer en 1951 le Prix Goncourt pour son roman Le Rivage des Syrtes. Il le refusa naturellement. De même, il demeura fidèle à son unique éditeur, José Corti, et développa une idée presque aristocratique de son travail, refusant ainsi que ses livres paraissent en poche.Depuis une trentaine d'année il vivait dans son village natal, renonçant aux invitations, excluant toute célébration de son oeuvre, n'ayant de cesse d'ausculter le monde avec sa seule foi en la littérature, En lisant en écrivant, comme l'indique le titre d'un de ses derniers ouvrages.

A dire vrai, je dois à Christian Bourgois mon éveill à une certaine littérature contemporaine, éxigeante et passionnante, toujours renouvelée dans sa forme et son ambition. Deux auteurs alors, essentiels : l'obscur et tourmenté Antonio Lobo Antunes, l'érudit et génial Enrique Vila Matas. Quant à Julien Gracq, je me souviens de ma lecture joyeuse et intriguée du "Château d'Argol", qui n'est pas son livre le plus connu mais qui m'introduisit au coeur d'un monde angoissant et féérique à la fois.
Julien Gracq et Christian Bourgois, morts la même semaine à deux jours près les 20 et 22 décembre 2007, érigèrent en art de vivre la discrétion, l'engagement, la distance, le refus des honneurs – fuyants une époque friande de superficialité –, ils accordèrent une toute puissance aux mots, à l'imaginaire, loin du bruit de la machine médiatique et de ses nombreux avatars. Une foi absolue en l'absolu littéraire. L'oeuvre d'une vie.

Par Sofiane Hadjadj
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Lundi 31 décembre 2007 1 31 /12 /Déc /2007 12:33

Chaque fin d’année, le même sentiment de tristesse, irrépressible, mystérieux. Chaque fois, depuis trois ans, je repense à ces vers de Jamel-Eddine Bencheikh dans son recueil Cantate pour le pays des îles :

Nous ne serons jamais que fragiles.
Nous nous réveillons sans mémoire Il nous faudra rajouter un Dieu à notre histoire.
Nos enfants se suicident. Nos enfants se droguent de songes meurtriers.
Il restera d'eux moins qu'une onde, une vibration insaisissable
Un éclat qui mettra dix mille ans à s'éteindre comme une fleur séchée dans une boîte de cuivre
.

J.E. Bencheikh était un érudit passionnant et inquiet, né en 1930 à Casablanca dans une famille de lettrés et décédé le 15 août 2005 à Tours. Il y eut toujours deux versants dans sa vie, son travail, son œuvre. Agrégé de littérature arabe, il y eut d’une part la littérature arabe classique dont il fut un des grands spécialistes – qui donnèrent lieux à des livres d’une rare érudition sur Abu Nuwâs, la poétique arabe,…–, qu’il enseigna durant plus de vingt ans à l’université de Paris IV, dispensant des cours avec une passion renouvelée et une exigence infinie, cours auxquels j’ai eu la chance d’assister. D’autre part, la poésie : douze recueils dont Cantate pour la pays des îles, publié par Marsa Editions en 1997 à Paris dans une édition singulière qui lui joignait, tête-bêche, le premier recueil de poésie d’El Mahdi Acherchour, L’œil de l’égaré.

Je ne sais pas pourquoi ce sont ses mots à lui qui me viennent aujourd’hui, en ces journées de tristesse, pourquoi ils me bouleversent au point de me faire monter les larmes aux yeux. Quelques mots qui disent bien mieux que tout roman ou tout discours politique ce qui nous traverse depuis tant d’années, en Algérie, sans que nous puissions seulement en écrire la chronique.

Accepter la douleur muette des choses, accepter notre désarroi face au monde et à un réel qui nous échappe et nous échappera encore plus à l’avenir. Accepter dans l’inquiétude permanente que « nous ne serons jamais que fragile ».

Par Sofiane Hadjadj
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Jeudi 27 décembre 2007 4 27 /12 /Déc /2007 10:53
Comme à chaque fin d'année : sacrifier aux divers rituels qui encombrent le quotidien.
Parmi ces rituels, les sacro-saints questionnaire et autres rétrospectives dont est friande la presse. Comme s'il fallait absolument se prononcer sur toutes choses, comme si tout s'arrêtait soudainement et que d'un regard, ample et majestueux, on pouvait embrasser une année entière. Là où il faudrait entrer dans le détails, fouiller les sous-sols et les combles, faire (re)vivre une mémoire assoupie.
Face à ça, plusieurs stratégies possibles. L'une d'elle consiste à ne pas répondre. Une autre à feindre ne pas avoir compris les questions et répondre comme bon nous semble, c'est à dire à côté, dans la marge, là où il fait bon être en Algérie. Botter en touche en somme.

Exemple :

El Watan, Arts & Lettres, Jeudi 27 décembre 2007

(http://www.elwatan.com/spip.php?page=article&id_article=83527)


1 – Quel regard portez-vous sur la vie culturelle et artistique (en général) en Algérie  au cours de l’année 2007 ?

Comme toujours : des espérances puériles et folles suivies de grandes déprimes et de graves désillusions. Peut-être est-ce l'inverse, je ne sais plus.

 

2 – Par rapport à votre  discipline ou domaine d’activité, que diriez-vous ?

J'aurais envie de répondre "voir question précédente", mais non. De belles choses tout même : la production de livres en arabe dans le cadre de "2007, Alger…" De moins belles comme la pagaille qui entoure, inévitablement, le Salon International du Livre d'Alger.

 

3 – Quelle est l’œuvre littéraire ou artistique (ou la manifestation) qui vous a le plus marqué cette année ? 

Deux romans : Hôtel St Georges de Rachid Boudjedra, qui montre comment un écrivain, au fond, écrit toujours le même livre, au risque de se répéter; le dernier roman d'Assia Djebar, Nulle part dans la maison de mon père, pour son magnifique titre uniquement car je ne l'ai pas encore acheté vu le prix exorbitant auquel il se négocie dans les librairies d'Alger. Du reste je ne pourrais plus écrire un roman qui s'appellerait Nulle part dans la maison de ma mère. Tant pis, je trouverais un autre titre.

 

4 – Quels sont vos attentes et vos espoirs pour 2008 ?

 J'ai les attentes d'une adolescente effrayée et innocente qui croit que tout est possible dans la vie – y compris l'amour – sauf que j'ai le sentiment – parfois – d'avoir la lucidité désabusée d'un importateur de pomme de terre à qui on ne la fait plus et qui sait très bien, qu'à notre époque, il ne faut plus rien attendre. Ou alors attendre Godot. Mais qui est Godot? Et en Algérie, aujourd'hui? Grave question. La seule peut-être qui mériterait d'être posée en vérité.

Par Sofiane Hadjadj
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Profil

  • Sofiane Hadjadj
  • En pure perte
  • Alger
  • Né à Alger en 1970. Fondateur avec Selma Hellal des [éditions barzakh]en 2000 à Alger, consacrées à la littérature algérienne contemporaine. Auteur de fictions, de chroniques de presse et radio.

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