L'un, Christian Bourgois, reste dans les médias comme l'éditeur courageux des Versets sataniques de Salman Rushdie. Nous autres algériens, on se souviendra aussi qu'il publia le premier recueil de poésie de Malek Alloula, Villes et autres lieux en 1979 et que celui-ci en fut un proche collaborateur depuis 1969. L'autre, Julien Gracq incarne pour tous ceux qui ont à cœur la question de l'absolu de la littérature – c'est-à-dire de ce qui arrive à faire sens dans le chaos et le désordre du monde –, la fin insoutenable d'une certaine époque. Tous deux, figures tutélaires des lettres françaises – au même titre que Maurice Blanchot, Claude Simon ou Maurice Nadeau – furent exemplaires d'un certain rapport au monde.
Christian Bourgois, né en 1933 dans le sud de la France, après des études de sciences politiques abandonne une carrière dans l'administration pour se lancer
à la fin des années 50 dans l'édition parisienne. Il dirige un temps les Éditions Julliard avant de fonder sa propre maison d'édition en 1966. Dès lors, s'ouvre un des plus beaux chapitres de
l'édition mondiale. Que l'on songe : en près de quarante ans d'édition, d'abord au sein des Presses de la Cité puis à partir de 1992 en toute indépendance, mais aussi dans la fameuse collection
de poche 10/18 qu'il dirigea de 1968 à 1992, Christian Bourgois construisit l'un des plus prestigieux catalogues littéraires. Un modèle du genre. De Boris Vian à Fernando Pessoa, de William
Bouroughs jusqu'à Jim Harrisson, de Hanif Kureishi jusqu'à Toni Morrison, il fit preuve d'une rare assurance littéraire, qui mêla intelligence et goût, exigence et audace. Christian Bourgois eut
aussi un flair incroyable avec la publication entêtée de l'œuvre de J.R.R Tolkien, l'auteur du fameux Le seigneur des anneaux qu'il imposa au fil des années, malgré les échecs du début
et qui assura au final la pérennité de sa maison d'édition.
D'un abord austère, voir froid, d'une élégance discrète, abrité derrière des lunettes à fortes montures, il assuma personnellement tout au long de sa vie la variété de ses choix éditoriaux qu'il
unifia sous la marque de ses livres, reconnaissables entre tous par leur format et le graphisme élégant des couvertures. Christian Bourgois magnifia la raison d'être de son métier : être un
passeur de son temps.
« La dernière très forte impression de lecture que j'ai ressentie m'a été causée, il y a sept ou huit ans, par Le Seigneur des Anneaux, où la vertu romanesque resurgissait intacte et neuve dans un domaine complètement inattendu. » écrivait Julien Gracq à propos de Tolkien. Comme un écho complice et amusé à Christian Bourgois.Né en 1910, Julien Gracq fut un seigneur des lettres. Agrégé d'histoire et de géographie, son oeuvre, presque secrète, exigeante, d'un magnifique classicisme que venait heurter de subtils échappées fantastiques ou surréalistes, son oeuvre refléta donc le mouvement chaotique du vingtième siècle. Une oeuvre étonnamment réduite aussi, à peine quatre romans, un recueil de nouvelles et quelques ouvrages d'introspection littéraire ou de divagations paysagères et urbaines dans des villes qui comptèrent pour lui, comme son extraordinaire La forme d'une ville consacré à la ville de Nantes où il étudia, la ville de Jules Verne, un de ses maîtres.Julien Gracq cultiva tout au long de sa vie un rapport au monde à la fois engagé et distancié. Proche des surréalistes à ses débuts, témoin privilégié de la deuxième guerre mondiale, ses romans – notamment Un balcon en forêt – traduisent une inquiétude fondamentale face au mystère du monde où la tragédie des hommes s'incarne dans une atmosphère étrange presque fantastique. A l'instar de Claude Simon, son exact contemporain, son écriture mêle cette conscience douloureuse des enjeux d'une époque et le travail laborieux, incessant, nocturne et joyeux sur la langue, les mots, l'imaginaire. Mais Julien Gracq, comme Christian Bourgois cultiva une distance au monde fascinante. En 1950, dans un court et percutant essai, La littérature à l'estomac, il attaquait violemment le jeu des prix littéraire et la comédie humaine de l'édition parisienne, il dénonçait le règne du paraître dans un monde et une époque où l'on traque ce que disent les écrivains, comment ils s'habillent, comment ils mangent plutôt que ce qu'ils écrivent. L'auteur plutôt que l'œuvre, la pose plutôt que l'être. Fuyant les honneurs et la gloire factice du milieu littéraire, Julien Gracq – ironie de l'histoire – se voit attribuer en 1951 le Prix Goncourt pour son roman Le Rivage des Syrtes. Il le refusa naturellement. De même, il demeura fidèle à son unique éditeur, José Corti, et développa une idée presque aristocratique de son travail, refusant ainsi que ses livres paraissent en poche.Depuis une trentaine d'année il vivait dans son village natal, renonçant aux invitations, excluant toute célébration de son oeuvre, n'ayant de cesse d'ausculter le monde avec sa seule foi en la littérature, En lisant en écrivant, comme l'indique le titre d'un de ses derniers ouvrages.
A dire vrai, je dois à Christian Bourgois mon éveill à une certaine littérature contemporaine, éxigeante et passionnante, toujours renouvelée dans
sa forme et son ambition. Deux auteurs alors, essentiels : l'obscur et tourmenté Antonio Lobo Antunes, l'érudit et génial Enrique Vila Matas. Quant à Julien Gracq, je me souviens
de ma lecture joyeuse et intriguée du "Château d'Argol", qui n'est pas son livre le plus connu mais qui m'introduisit au coeur d'un monde angoissant et féérique à la fois.
Julien Gracq et Christian Bourgois, morts la même semaine à deux jours près les 20 et 22 décembre 2007, érigèrent en art de vivre la discrétion, l'engagement, la distance, le refus des honneurs –
fuyants une époque friande de superficialité –, ils accordèrent une toute puissance aux mots, à l'imaginaire, loin du bruit de la machine médiatique et de ses nombreux avatars. Une foi absolue en
l'absolu littéraire. L'oeuvre d'une vie.