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Chaque fin d’année, le même sentiment de tristesse, irrépressible, mystérieux. Chaque fois, depuis trois ans, je repense à
ces vers de Jamel-Eddine Bencheikh dans son recueil Cantate pour le pays des îles :
Nous ne serons jamais que fragiles.
Nous nous réveillons sans mémoire Il nous faudra rajouter un Dieu à notre histoire.
Nos enfants se suicident. Nos enfants se droguent de songes meurtriers.
Il restera d'eux moins qu'une onde, une vibration insaisissable
Un éclat qui mettra dix mille ans à s'éteindre comme une fleur séchée dans une boîte de cuivre.
J.E. Bencheikh était un érudit passionnant et inquiet, né en 1930 à Casablanca dans une famille de lettrés et décédé le 15 août 2005 à Tours. Il y eut toujours deux versants dans sa vie, son travail, son œuvre. Agrégé de littérature arabe, il y eut d’une part la littérature arabe classique dont il fut un des grands spécialistes – qui donnèrent lieux à des livres d’une rare érudition sur Abu Nuwâs, la poétique arabe,…–, qu’il enseigna durant plus de vingt ans à l’université de Paris IV, dispensant des cours avec une passion renouvelée et une exigence infinie, cours auxquels j’ai eu la chance d’assister. D’autre part, la poésie : douze recueils dont Cantate pour la pays des îles, publié par Marsa Editions en 1997 à Paris dans une édition singulière qui lui joignait, tête-bêche, le premier recueil de poésie d’El Mahdi Acherchour, L’œil de l’égaré.
Je ne sais pas pourquoi ce sont ses mots à lui qui me viennent aujourd’hui, en ces journées de tristesse, pourquoi ils me bouleversent au point de me faire monter les larmes aux yeux. Quelques mots qui disent bien mieux que tout roman ou tout discours politique ce qui nous traverse depuis tant d’années, en Algérie, sans que nous puissions seulement en écrire la chronique.
Accepter la douleur muette des choses, accepter notre désarroi face au monde et à un réel qui nous échappe et nous échappera encore plus à l’avenir. Accepter dans l’inquiétude permanente que « nous ne serons jamais que fragile ».
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